Le Wrap Up de la semaine où l’univers TV a bougé (semaine du 17 mai 2021)

5 bullet points média, tech, société

Le regretté Jean d’Ormesson écrivait :

Il y a des jours, des mois, des années interminables où il ne se passe presque rien. Il y a des minutes et des secondes qui contiennent tout un monde.

Le monde de l’audiovisuel a connu une de ces semaines où les lignes ont assurément bougé.

Au sommaire :

  • Tourneboulés 🎳 : les médias après une semaine mouvementée

  • Enamouré 💕 : qu’est-ce qu’au fond qu’un groupe de divertissement ?

  • Métaversé 🕹️ : Epic Games veut construire “l’Oasis” de Ready Player One

  • Transcripté 📜 : Spotify utilise la puissance de l’écrit pour enrichir son offre audio

  • Revisitée 🎨 : ouverture de l’exposition Signac à Jacquemart-André

Tourneboulés 🎳 : les médias après une semaine mouvementée

Beaucoup d’articles complets sur l’opération annoncée entre M6 et TF1 (pour l’annonce, le Figaro, pour les aspects opérationnels les Echos et enfin le Point pour les dessous, ou encore Bloomberg pour les aspects politiques prêtés à Macron). La photo de Tavernost et Pélisson dans Strategies fera date.

Un des aspects qui a le plus intrigué les commentateurs est la présidence de l’ensemble confiée à Nicolas de Tavernost alors que l’opération donne clairement la prééminence au groupe Bouygues. Le Groupe Bouygues étant réputé loyal à l’égard de ses cadres dirigeants, ne devrait pas laisser les mains libres au baron bordelais dont on pointe l’âge au moment de la réalisation de la fusion (72 ans), mais c’est mal connaître ce dernier si l’on pense qu’il vient pour inaugurer les chrysanthèmes.

Peu, à l’exception du Point, ont cependant relevé la victoire éclatante personnelle de Martin Bouygues et d’Olivier Roussat sur ses rivaux, les “capitaines d’industrie” Drahi, Bolloré ou encore Berlusconi ou Kretinsky, dans son pas de deux avec le groupe Bertelsmann dirigé par Thomas Rabe.

La mise en oeuvre reste encore obscure, tant les groupes ne peuvent pas se parler sans l’aval des autorités anticoncurrentielles et réglementaires (sur ce point, lire le billet de Philippe Bailly sur le timing serré pour y parvenir avec ce dilemme cornélien : trop gros pour le seul marché français, trop petit pour donner le change sur la scène internationale).

La date de décembre 2022 énoncée comme horizon de conclusion de l’opération reste hypothétique et gageons que les nombreuses contraintes qui vont pleuvoir sur le nouvel ensemble, risquent d’entraver les promesses de synergies immédiates (250-350 M€ au bout de 3 ans dans le communiqué de presse de l’opération). Sans parler de l’examen de cette fusion, une année d’élections présidentielles concernant le JT le plus suivi de France et la 2nde radio généraliste (sans doute la 1ère sur les votants).

ERRATUM : un de nos lecteurs, attentif et à l’oeil financier, a souligné, à juste titre, que le 90% mentionné était le taux de distribution de dividendes sur les cash flows libres et donc une fois les investissements du nouvel ensemble réalisés. Les capacités d’investissement du groupe seront donc en effet bien supérieures aux 46 M€ mentionnés initialement. Pour donner une idée en 2020, les deux groupes ont investi, hors dépenses courantes, 360 M€ (respectivement 320 M€ pour TF1 et 40 M€ pour M6) et ont dégagé par ailleurs 366 M€ de free cash flows (respectivement 160 et 206 M€).

texte initial : Peu ont également souligné cet élément clé du deal : une distribution de 90% des bénéfices aux actionnaires, ceci afin de rémunérer, entre autres, le maintien de Bertelsmann au capital. 10% d’autofinancement (soit près de 46 M€ de résultat peut-être 10 de plus avec les synergies annoncées), cela risque d’être faible pour investir et “lutter contre les GAFA”…

Lire l'article du Point ($)

La même semaine étaient annoncés :

  • d’une part, le deal WarnerMedia - Discovery Communications (dont on pourra lire les détails dans Axios), une fusion valorisée à 43 Md$1 ici aussi présentée pour faire face à la menace du streaming (notamment à travers différents véhicules existants de streaming2 mais aussi avec Discovery un acteur important de la production de stock);

  • d’autre part, la proposition d’acquisition du studio MGM par Amazon qui vient rajouter à l’agitation du secteur autour de la guerre pour le contenu; la proposition du géant de Seattle aurait été remontée pour l’instant à 9 Md$. Cette avancée, le studio était en vente depuis quelques mois, traduit l’intérêt grandissant d’Amazon pour le contenu (Amazon a révélé que sur les 200m d’abonnés Prime désormais 175m regardaient du contenu Amazon, ce qui en fait un bon niveau de conversion et aussi un bon instrument de rétention).

    Lire Variety sur MGM/Amazon

    La sortie d’AT&T du contenu et le renforcement d’Amazon dans celui-ci confirmant ce qu’on a déjà évoqué ici : le contenu est bien un des axes de différenciation importants pour “vendre autre chose” et la conclusion d’AT&T montre qu’aujourd’hui la synergie contenu et contenant n’est plus suffisamment créatrice de valeur pour justifier ces intégrations ruineuses.

    Pour aller plus loin : voir le point suivant.


Enamouré 💕 : qu’est-ce qu’au fond qu’un groupe de divertissement ?

L’analyse média, Matthew Ball, revient dans un essai dont il a le secret : What Is an Entertainment Company in 2021 and Why Does the Answer Matter? sur ce qu’est un groupe de divertissement.

Prenant le contre-pied des épigones de Walt Disney, qui ne jure que par l’exploitation de propriétés intellectuelles au cinéma pour garantir toute une pléiade d’activités générant des revenus de diverses origines (parcs à thème, hôtellerie, croisières, spectacles de Broadway, Holiday on Ice, merchandising de produits Disney), il insiste sur le fait que Disney est Disney car il accomplit avec brio les trois fonctions d’un groupe de divertissement :

  1. Créer / raconter des histoires

  2. Construire de l’affect (love building) autour de ces histoires

  3. Monétiser cette affection

Pour justifier le fait que les groupes de divertissement doivent se concentrer sur leur capacité à créer de l’affection autour de ses contenus (y compris de façon trans-générationnelle), il souligne que la rentabilité marginale de l’affection est colossale :

“Businesses based around storytelling franchises excel based on an intangible sort of operating leverage. Because it doesn’t actually ‘cost more’ to make someone ‘love your content more’, but the ‘value of this love’ is substantial, companies like Disney benefit from enormous “returns to marginal affinity”.

Il l’illustre, sans vraiment donner la recette du succès, avec l’exploitation des Marvel (Disney) vs. DC Comics (WarnerMedia), deux franchises similaires, mais aux résultats inégaux:

Marvel’s subsequent Avengers film grossed more in its opening weekend than Justice League did in its lifetime. As did Black Panther, who was largely unknown before his film debut. It’s notable that across 23 films, the Marvel Cinematographic Universe has had only one B-level CinemaScore. The DC Universe collected two by its third film, even though the average box office haul for these films was higher thanks to the comparative strength of their characters. If you build love, monetization follows. If you underperform, monetization is harmed.

Si l’on valide la thèse de la capacité à créer de l’affection (love building) comme centrale dans le succès d’un groupe de divertissement, il faut également accepter l’idée que ces trois piliers soient en constante évolution et qu’il faut en permanence y travailler. Le rôle prépondérant de la télévision comme moteur de love-building est sans doute en train de s’éroder, notamment au profit de deux tendances de fond :

  1. le jeu vidéo multijoueur immersif;

  2. l’avénement du transmédia.

Dans le cas du jeu vidéo :

L’engagement ne souffre pas de demi-mesures et requiert que le groupe média s’engage pleinement pour maîtriser toute l’expérience de sociabilité, d’interaction, d’immersion qu’offre ce médium. D’autant plus que l’acquisition d’un studio de production de jeux, avec la plupart des grandes licences disséminées entre eux, n’est pas une option.

Video gaming is more narrative, more important, and differentiated. This is not an area where a media company can just pick to enhance” love”. It must own it, the story, and the fullest dollar. You also can’t learn how to tell a great gaming story or make a great video game through licensing and without any real access to player data… And unlike in streaming video, there’s no quick way to catch up — Disney can’t just buy a backend game service provider, reclaim the back catalogue of Disney-based games, and become a leader… Producing games, and live operating them, is a fundamentally different skillset than figuring out how to stream linear content over the Internet.

Concernant le transmedia :

L’analyste constate que lorsque la dynamique de l’affection est enclenchée, notre désir de consommer davantage d’un univers, d’un type de contenus, est très fort, au risque d’être répétitif. C’est pourquoi il avance que le détenteur d’IP - de propriété intellectuelle- qui parviendrait à opérer cette convergence entre les mondes immersifs et le monde des médias remporterait la mise au détriment des autres :

And with Star Wars, Marvel, and DC uniting their film, TV and comics universes (while Fortnite expands into comics), it’s clear the next “phase” of storytelling will extend into gaming. The rise of virtual production and real-time rendering via game engines will supercharge this trend.

Il passe enfin en revue les différents prétendants à cette suprématie du transmédia (Matthew Ball, déjà cité plusieurs fois ici, est un des zélateurs, convaincants, des Métaverses3): les GAFA, en manque d’IP, Disney en manque d’expériences interactives mais fort de sa connaissance de transposition d’univers avec les parcs à thème, Warner (sérieux compétiteur), Sony, Riot Games (League of Legends) ou encore Nintendo sont tous dans la course.

L’excitation palpable de l’auteur pour ce sujet du transmédia est perceptible et communicative et il y aura certainement d’autres rebondissements dans les prochaines semaines qui permettront de s’y pencher à nouveau :

This trend also means that Hollywood needs to solve its video game problem. The category simply matters too much to audiences. It is also becoming more social, immersive, and narratively rich each day. Consider the evolution of TV/video versus games over the past fifteen years. The MCU4 films and series of 2021 are more interconnected, complex, and visually impressive than 2008’s Iron Man, but they’re still rather similar. Games, meanwhile, have been entirely reinvented for live services, social multiplayer, and UGC.

Lire l'essai de Matthew Ball


Métaversé 🕹️ : Epic Games veut construire “l’Oasis” de Ready Player One

Il est tout de même cocasse que la Science avance par les Arts. Pourtant cette opposition (raison contre passion) ne s’est construite intellectuellement qu’au Moyen-Age en Occident, et l’on compte de nombreuses avancées des sciences dont l’inspiration vient justement du très littéraire genre de la science-fiction : des mouvements kinétiques de Minority Report (Philip K Dick) aux exosquelettes d’Ironman (Stanley), en passant par le “phonotéléphone” de Jules Verne qui préfigure nos visioconferences, sans oublier les baskets autolaçantes de Marty McFly dans Retour vers le Futur …

Le film Ready Player One de Steven Spielberg (tiré de l’ouvrage SF d’Ernest Cline) prend de son côté un malin plaisir à imaginer le monde des métaverses quasi substitué au monde réel. On s’en rapproche désormais car Epic Games, l’éditeur de Fortnite et de l’Unreal Engine, vient d’annoncer qu’il allait investir à l’aide d’un fonds doté d’1 Md€ pour la construction de l’Oasis, ce métaverse de Playe One où tous les joueurs pourront se retrouver.

In the context of Epic Games’ announcement, the metaverse will be not just a virtual world, but the virtual world—a digitized version of life where anyone can exist as an avatar or digital human and interact with others. It will be active even when people aren’t logged into it, and would link all previously-existing virtual worlds, like an internet for virtual reality

Le fonds visera principalement à adresser à travers ses investissements, les obstacles qui se dressent sur la route d’un métaverse ultraréaliste, réactif, accessible et sécurisé.

Cependant, pour ceux qui se rappellent le film, il serait regrettable que cette construction de ce métaverse soit le seul moyen de s’extraire d’une vie miséreuse d’ici-bas et sans espoir.

Lire l’explication du fonds d’Epic


Transcriptée 📜 : Spotify utilise la puissance de l’écrit pour enrichir son offre audio

Photo by jules a. on Unsplash

Le texte a à l’ère d’internet montré sa supériorité sur les autres formes d’expression : en étant référençable, indexable, répertoriable, le texte a façonné notre civilisation et logiquement les premières années des autoroutes de l’information (est-ce si surprenant si Amazon se soit construit sur la vente de livres et Google sur l’indexation des mots des pages web).

Pour les utilisateurs, il est clair qu’on peut avec le texte (pas de scoop ici!) lire en diagonale avec une très faible déperdition de sens, et ainsi consommer une grande quantité d’informations. Cela est nettement moins vrai pour l’audio et la vidéo qui donnent un aperçu de leur contenu moins immédiat.

Les trois modes d’expression (le texte, l’audio et la vidéo) produisent donc tous les trois du flux : un contenu constitué de beaucoup de bruits à faible valeur et peu digne de conservation en cas de stockage limité… oui mais voilà : avec le digital, cette capacité de stockage a été exponentielle.

Youtube, filiale de Google, avait déjà tenté de d’indexer les vidéos en fonction du contenu texte (les sous titres) de la vidéo. L’audio semblait un peu en reste, c’est désormais un retard réparée avec l’intention de Spotify de retranscrire automatiquement les podcasts en texte, principalement pour commencer les Originals de Spotify. Ainsi il sera plus aisé de retrouver un échange piquant ou une référence perdue dans le flux de nos écoutes.

Lire l'annonce de The Verge


Revisitée 🎨 : ouverture de l’exposition Signac à Jacquemart-André

C’est par une magnifique exposition qu’on a rouvert la saison des expositions parisiennes au musée Jacquemart André, avec une exposition consacrée au peintre pointilliste Paul Signac.

Le Pointillisme appelé aussi Divisionnisme, est un mouvement néo-impressionniste qui à l’appui de travaux conduits en optique, établit que les tableaux dont les couleurs sont misent côte à côte et qui laissent l’oeil faire la “synthèse chromatique” (finalement aussi le principe de nos téléviseurs) en prenant de la distance, sont plus lumineux plus colorés. Le mouvement est initié par Seurat et prolongé par Signac, en s’appuyant sur les travaux scientifiques de Goethe ou encore de Chevreul.

Le résultat est saisissant : les tableaux pétaradent de couleurs et reprennent la plupart du temps des paysages où l’eau est omniprésente, et avec elle les doux reflets chamarés des bateaux au mouillage.

A voir (il n’y avait personne, tout le monde était à la Fondation Pinault :-))

Réserver l'expo Signac

1

A titre de comparaison, le rachat du groupe M6 sur fait sur la base d’une valorisation à 2,5 Md€ hors synergies, valorisant l’ensemble à quelques 4,5 Md€.

2

Peacock côté NBC, HBO Max côté premium, dont est d’ailleurs lancée une version, sacrilège pour une chaîne sans pub depuis 40 ans, avec publicité à 5$ par mois, signe que les temps changent.

3

les mondes virtuels

4

MCU : Marvel Cinematic Universe